Antoine Danis - Photo film

« Traversées » d’Antoine Danis


Antoine Danis - Photo réalisateur

Projection le vendredi 25 avril à 20h

D’abord professeur en lycée, Antoine Danis organise parallèlement l’Atelier du Spectateur à Besançon, une programmation régulière autour du documentaire de création. Cette pratique de spectateur le conduit peu à peu au montage. Avec “Traversées”, il réalise son premier film.

Ça tourne, ça virevolte, ça chute… sur la patinoire. Agile ou grotesque, chacun s’essaie à l’art du patinage. Le film est une ode. Ode à cette vie précaire, ode à cette arène où tant de personnes sont passées pour une heure, une journée, un amour…

La genèse du projet . Comment vous avez eu l’ idée de faire ce film ?

Enfant, je suis allé quelques fois à la patinoire. J’en garde l’un des souvenirs les plus drôles et burlesques de mon enfance. Ma tante – sorte de grande gigue dégingandée – montait pour la première fois sur des patins. Cahin-caha, elle avançait doucement avec la rigidité d’une tige de métal… Quelque chose de grotesque et d’absurde émanait de ce corps en mouvement. Elle finit toutefois par trouver l’équilibre. Avançant maintenant avec plus d’assurance et s’aventure plus avant sur la patinoire… Soudain, sans coup férir, elle ripe et chute lourdement à la manière d’une quille dans un jeu de bowling… provoquant mon hilarité et une réjouissance inouïe… Ce rire, je le retrouverai des années plus tard avec Les aventures de Malec de Buster Keaton, films dans lesquels tout semble incertain, précaire… comme sur la piste de glace.

Autre temps, autre époque, je reviendrai à la patinoire à l’adolescence. Ce n’est plus le comique et la mécanique des corps qui me fascinent mais bien leur sensualité et leur beauté. Tout en fluidité et mouvement, les adolescents se frôlent, se cherchent, à la fois souples et puissants sur leurs patins. La patinoire se transforme alors en une sorte d’arène où virilité et féminité se nourrissent et se révèlent de l’art du patinage, dans une sorte de langage des corps. Malgré les quinze ans qui me séparent de cette époque, ce rituel n’a pas changé : pour les adolescents le patinage reste une parade amoureuse.

Je souhaitais que ce film soit une ode. Ode à cette vie incertaine et précaire comme l’est la vie sur patins… Ode a cette communauté éphémère – chaussée de patins – composée de familles, de générations et de corps différents et singuliers, ode à cet espace où tant de personnes sont passées pour une heure, une journée, un amour… Lieu qui renferme toutes les histoires possibles de la vie. Le film est un précipité – court et dense. Comme une chanson populaire.

Raisons officieuses (celles que j’ai découvert en faisant le film). J’ai été professeur au lycée pendant plusieurs années… et je ne supportais pas la posture relativement castratrice qui était la mienne – par ma fonction – avec les élèves. Faire ce film, c’était une manière inconsciente de corriger tout ça, de saisir ces adolescents dans leurs vitalité, loin de la frustration qui est la leur dans une salle de classe…

Antoine Danis - Photo film

Comment avez vous travaillé le son dans ce film?

Complètement désynchronisé. C’était une intention de travailler à partir du silence (l’expérience d’une protection de travail de mes 7 lieux de Boris Lehman a été fondamentale à ce niveau, projection dans laquelle il y avait plein de trou de son parce que le film n’était pas terminé, les rushes en 16mm pas toujours synchronisés). De toute manière, le son d’une patinoire est proprement inexploitable, ce n’est q’un bouhaha de voix, bruit de patin et de musique forte. L’idée était de composer une ode. Je souhaitais élaborer une sorte de composition musicale pour son de patin, trompette et silence. J’étais convaincu de l’alliage des timbres entre la trompette et les sons de patins, la trompette étant davantage dans les sons longs, les patins dans quelque chose de plus percussif. Depuis le départ, je souhaitais travailler avec Jean-Luc Cappozzo, notamment pour son travail sur le souffle et la résonance de l’instrument. Le souffle surtout, parce qu’il renvoie directement à un corps vivant.

J’ai travaillé en trois temps. L’enregistrement d’abord : après le tournage image, nous avons enregistré les sons de patins en son seuls. Nous avons également enregistré la trompette dans la patinoire, pour pouvoir travailler sur sa résonance dans le lieu. Ensuite, il y eu un travail de bruitage de certains plans – burlesques le plus souvent – à partir des sons seuls. « Bruitages » qui ne sont jamais réalistes même s’ils sont réalisés à partir des sons de patins. Il y a un décalage, toujours, par rapport au réel, une réécriture. La dernière étape, était le montage son proprement dit : avec la trompette, les silences et les sons de patins. Il s’agissait de mettre en valeur le rythme des corps, mais aussi leur fragilité et/ou leur grâce.

Une rencontre

Passionné de musique jazz et expérimentale, cela fait longtemps que je connais la musique de Jean-Luc Cappozzo. Trompettiste virtuose, je l’ai écouté dans de nombreuses formations avec Louis Clavis, dans la Marmite infernale ou encore dans de grandes et belles improvisations au festival de Mulhouse. Alors que je commençais à élaborer le projet de film, je suis allé voir un concert solo de Jean-Luc. Ce fut un moment unique. Je fus bouleversé par ce corps soufflant et par la musique qu’il produisait. Une musique à la fois légère et grave, bruitiste et mélodique, abstraite et populaire… Une musique toujours en mouvement, faite de ritournelles, de changements brusques et de silences… Jean-Luc Cappozzo s’imposant à la fois une contrainte absolue – celle de l’improvisation face à un public – et en même temps une liberté incroyable… J’étais étourdi et frappé par la proximité de ce geste avec celui du patineur – toujours au point de rupture et en équilibre – dans lequel chaque faux mouvement conduit à la chute. Proximité aussi avec le geste du filmeur qui doit faire sans cesse avec l’impromptu, le hasard, et l’imprévisibilité du réel. Sur le chemin du retour, j’étais intimement convaincu que la musique du film se tisserait entre les bruits de patins et la trompette de Jean-Luc, et que leur agencement serait un élément déterminant de l’ode que j’étais en train d’imaginer. Très vite je prends contact avec Jean-Luc Cappozzo pour lui parler du projet… Et je découvre, sidéré, qu’il a passé sa jeunesse et son adolescence sur les patinoires naturelles du Territoire de Belfort !!! C’est donc avec une joyeuse évidence qu’il a accepté de faire la musique du film, se reconnaissant dans mes intentions cinématographiques.

Les images dans le patinage , quelle technique avez vous utiliser pour filmer les pas ?

L’essentiel du film est tourné caméra à l’épaule sur la glace, chaussés de mini crampons pour pouvoir filmer sans glisser !! Une partie des plans ont aussi été tourné depuis une luge sur laquelle était assis Alexandre (le chef opérateur), luge que je poussais en patinant. Positionné derrière lui, je me rapprochais ou m’éloignais des patineurs, cadrant par le mouvement. J’étais le machiniste du film en quelque sorte. Certaines prises de vue ont été réalisées depuis le bord de la patinoire sur pied ou à l’épaule. C’est très important pour moi que le film se tourne essentiellement à l’épaule, pour que l’on sente le geste, le corps filmant… dans une prise de risque lui aussi, comme le patineur sur la glace.

Il y a une poésie aussi bien dans la narration et le déroulement du film que dans le montage. Comment avez vous pensez au rythme dans ce film?

Film sans dialogue, et d’enchâssement de micro-narrations, le rythme est un élément fondamental du film. Il est à la fois la forme et le fond, puisqu’il s’agit de la coexistence que plusieurs corps, de plusieurs rythme dans un même espace : la patinoire (et au-delà puisqu’il y a le corps filmant de l’opérateur et le corps soufflant du trompettiste ). En ce sens, le film est fondamentalement documentaire, puisqu’il repose sur des rythmes de corps et de personnages existants, qu’il s’agissait ensuite d’agencer pour mettre en valeur leur coexistence dans cet espace.

Le rythme du film repose sur trois éléments essentielles je crois :
– sur le rythme des corps eux-même donc, et c’est un rythme que j’ai travaillé depuis le repérage : corps agiles, corps lents, corps fragiles, corps chutant… Un à un j’ai trouvé les personnages pour ce que raconter leur corps ou leur action.
– le rythme c’est ensuite trouvé au montage évidemment. Montage image d’abord – muet ! Ce fut assez long. Le montage fonctionne essentiellement sur l’existence de contrastes, de différents rythmes justement. Muet, le montage image perd une partie de sa charge expressive évidemment… mais le rythme était déjà contenu à cette étape.
– au moment du montage son enfin : il s’agissait faire ressortir le rythme d’un plan, le mouvement ou le geste d’un personnage… Faire exister les corps par le son. Voir, percevoir par le sonore du film.

La musique

Les sonorités de patins rythmeront le film, un peu à la manière des claquettes dans les films hollywoodiens des années cinquante. La musique de Jean-Luc Cappozzo s’appuiera sur ces sonorités pour se construire et s’inventer. Je l’imagine, par moment, se mêlant aux sons des patins, participant directement de la matière sonore du film dans un registre proche de la musique concrète ; d’autres fois, au contraire, plus ironique et plus distancié avec ce qu’il se passera dans la séquence, créant des décalages humoristique avec l’action. Par ailleurs, plus qu’un autre instrument, la trompette est l’instrument du souffle : la bouche elle-même produit le son en modulant le flux d’air. Je souhaite que l’on entende ce souffle, ces respirations, inspirations, variations et répétitions… comme le travaille Jean-Luc Capozzo avec son instrument depuis des années. Ce souffle, forme irréductible de la vie, entrera en contraste avec la rigidité et la froideur de l’espace, et donnera une proximité quasi-physique avec les corps patinant.

Enfin, dans cette même volonté d’avoir une musique presque charnelle, nous aurons un travail spécifique lors de la prise de son. Enregistrée dans la patinoire, la musique sera spatialisée, c’est-à-dire que nous placerons des microphones à plusieurs endroits et à différentes distances de Jean-Luc et de sa trompette. Je souhaite ainsi obtenir des résonnances spécifiques à l’espace, qui permettront de créer en postproduction des effets de proximité et d’éloignement, donnant une dimension physique à la musique. Les tournages image et son se feront séparément, et en deux temps successifs… au moment du montage, le son et l’image seront travaillés ensemble, afin de créer de fortes interactions entre le sonore et le visuel du film. Certains rythmes du montage image seront directement impulsés par la musique, d’autre fois au contraire, c’est le mouvement d’un patineur ou celui de la caméra qui appellera la musique.

Je sollicite aujourd’hui cette aide de la SACEM afin de réunir les différents acteurs qui me permettront de mener ce projet à bien : le compositeur-musicien Jean-Luc Cappozzo, ainsi que les techniciens nécessaires à la réalisation de cette aventure sonore.

Un mot de Jean-Luc Cappozzo (compositeur-musicien)

Quand Antoine Danis m’a demandé de composer la musique de son projet « Traversées » qui se passe dans une patinoire, j’ai été surpris mais surtout très intéressé, ayant moi-même beaucoup pratiqué le patin à glace dans mon enfance et ma jeunesse ! Trompettiste, je poursuis depuis des années un travail sur les possibilités de timbre, de souffle et de jeu sur cet instrument. Je pense que ma démarche est très proche de l’attitude d’un patineur sur la glace : un mélange de technique – pour gagner en aisance – et de jouissance – celle d’une grande liberté qui peut aller jusqu’au déséquilibre et à la chute. Cette position d’équilibriste, cette soif de liberté de mouvement, cette recherche de la grâce sur seulement quelques centimètres carrés au contact d’une glace dure et froide, cette conscience que la moindære erreur de jugement, de placement, de perception peut provoquer l’erreur ou la chute, me semblent communes aux gestes du patineur, à l’œil et la pensée d’Antoine, et à ma conception de la musique. J’imagine une musique qui utilisera des souffles, des phrases tournoyantes, des fusées virtuoses, des virages brusques et des silences… La composition s’élaborera à partir de deux improvisations : l’une dans la patinoire – pour être au plus près de l’acoustique du lieu, de son espace et de son énergie – l’autre, sur un premier montage image – afin d’interagir avec l’action et le mouvement du film. C’est à partir de cette matière improvisée, que je construirai – au moment du montage-son – la composition musicale, en fonction de la narration et en accord avec Antoine. La synergie qui s’est découverte avec Antoine, son projet et moi promet une œuvre sensible, humble, humaine et surtout originale et profonde.


A propos Mina

Mina Rad est une réalisatrice documentaire. Elle a réalisé les film "Tienda Esquipulas" et "Pour moi le soleil ne se couche jamais". Par ailleurs, elle a travaillé comme reporter culturel pendant plus de 20 ans.

Laissez un commentaire