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2014 – Mehran Tamadon – « J’ai le sentiment que la haine de l’autre réside dans la méconnaissance »


« J’ai le sentiment que la haine de l’autre réside dans la méconnaissance »

jeudi 27 mars 2014 – 11H52

Comment peut-on créer un style cinématographique pour rendre possible ce qui semble ne pas être impossible ? Comment peut-on utiliser le cinéma comme un outil de réconciliation et un lieu de dialogue ? Ce sont les questions soulevées par le film du réalisateur franco-iranien Mehran Tamadon, Iranien qu’il présente au festival Cinéma du réel à Paris.

 

Le cinéma de Tamadon n’est pas une arme de propagande ni une arme de guerre. Il utilise l’image comme un instrument pour créer un espace qui contraint les gens qui se haïssent, à se voir et s’entendre, afin d’être un jour capables de se tolérer et même de vivre ensemble.

Mehran Tamadon, avec ce film valorise un style cinématographique de documentaire, où les séquences deviennent des scènes de dialogues permanent et peut être le début d’une réconciliation.

Iranien athée, le réalisateur Mehran Tamadon a réussi  convaincre quatre mollahs, partisans de la République Islamique d’Iran, de venir habiter et discuter avec lui pendant deux jours. Dans ce huis clos, les débats sont nombreux et une question qui revient sans cesse : Comment vivre ensemble lorsque l’appréhension du monde des uns et des autres est si différente ? Le réalisateur propose là un style cinématographique et un espace d’échange possible et d’idéal.

Dans Iranien, Mehran Tamadon est à la fois réalisateur, personnage de film et par ailleurs en tant qu’athée, il a ses propres convictions. Ce film nous invite aussi à réfléchir comment peut on être celui qui est derrière la caméra tout en étant présent dans un film que l’on réalise ?

Au cours d’ un entretien au Festival du cinéma du Réel 2014, Mehran Tamadon évoque les tenants et les aboutisants de ce film.

 

Vous êtes réalisateur, acteur de votre film, mais aussi un citoyen Iranien qui a son point de vue politique et social sur la vie de son pays. Comment avez vous géré ces trois positions en même temps?

C’est vrai que ce sont trois positions différentes et qu’il peut y avoir opposition entre elles. C’est-à-dire que ma colère d’iranien qui se sent brimé ou frustré, pourrait m’empêcher de leur parler, de les filmer tel que je le fais. De même pour le rapport entre le moi filmé et le moi réalisateur. Qu’est-ce que je montre de moi ? Est-ce que je supporte de montrer ce qui peut parfois me gêner sur moi-même (mon corps, mes réponses, mes silences, etc.) ?

Je pense que le film devient possible que si on règle ces questions, c’est-à-dire lorsqu’on arrive à prendre de la distance avec soi-même mais aussi avec la situation en Iran. Arriver à se voir de dehors, de la même façon que l’on voit les autres. Si je filme un bègue par exemple, je ne vais pas camoufler qu’il est bègue. Je peux même trouver de l’intérêt, de la richesse dans son incapacité à formuler une phrase, dire ses mots. Je pense alors qu’un réalisateur bègue aurait la même difficulté à montrer son propre bégaiement, à se regarder avec recul. Il m’a donc fallu régler cette question pour arriver à montrer ma propre image. Comment réussir à se voir de dehors, réussir à s’étonner d’une situation dans laquelle on est ? Être amusé, curieux de se découvrir soi, comme un autre, face à d’autres. Réussir aussi à se mettre dans la tête de l’autre, se dire qu’on est chacun enfermé dans nos paradigmes. C’est grâce à tout cela qu’il y a une relation et que la parole circule.

C’est parce que j’arrive à prendre de la distance en tant que cinéaste que le spectateur peut aussi en avoir une avec moi, mais aussi avec les personnages du film. La difficulté est de trouver la bonne distance. Si on s’éloigne trop, on devient ironique, cynique. Si on se rapproche trop, on fait de la propagande.

 

Pensez vous qu’à travers ce film, vous donnez naissance à un style cinématographique dans lequel le réalisateur propose une réconciliation sociale, comme si le cinéma était devenu un moyen de trouver une solution politique et sociale ?

Disons plutôt que je suis cinéaste et que j’ai une formation d’architecte. Les architectes raisonnent toujours en terme de projet. Un architecte lorsqu’il dessine un projet, il est censé questionner les modes de vies, les façons d’occuper l’espace. L’architecte est censé se poser sans cesse la question du devenir. En ce sens, je ne filme pas le réel, je le tords, le transforme, le déplace. Je crée un espace où un autre réel devient possible, une sorte de maquette, un dessein. Je projette, je crée mon propre gouvernement, où il y a une liberté d’expression, un espace neutre qui nous appartient à tous. Mais ça reste une maquette, un rêve. A aucun moment le spectateur n’a l’illusion qu’il s’agit de la réalité de la société.

 

Comment vous est venue l’ idée de réaliser ce film ?

 

En 2000, après mes études d’architecture, je suis reparti vivre en Iran. Je me suis vite retrouvé dans un milieu fermé d’intellectuels bourgeois, des gens très éduqués mais qui étaient assez loin du reste de la société iranienne. J’ai assez vite eu besoin de sortir de ce milieu et de voir ce que pensaient les autres. Ne pas vivre en Iran comme un expat’. C’est comme cela que j’ai fait un premier film sur les mères de martyrs de la guerre Iran-Irak. J’ai connu alors le milieu religieux, puis les bassidjis, les miliciens du régime, qui venaient eux aussi dans le cimetière de Téhéran. Les soirs, je passais mon temps à discuter avec les bassidjis dans le cimetière. J’ai fini par les inviter chez moi. Un soir ils m’ont demandé d’inviter mes amis, des gens qui étaient vraiment de mon milieu. Du coup j’ai fait un diner où j’ai mélangé toutes ces personnes, qui étaient étonnées de voir qu’elles arrivaient à s’apprécier. Ce fut un diner mémorable qui me donna envie d’aller plus loin dans cette expérience de rencontre où chacun était un peu sorti de son ghetto.

J’ai le sentiment que le mépris et la haine de l’autre existe en partie parce qu’il y a une grande méconnaissance de l’autre et qu’il faut chercher à se parler, se comprendre et tenter de dépasser les barrières idéologiques qui nous séparent, même si cela nous place dans des situations inconfortables.

Puis, je les ai tellement filmé et je me suis tellement rapproché d’eux que j’ai eu envie d’aller encore plus loin dans cette expérience de proximité.

Peut-être dois-je aussi cela à ma formation d’architecte, qui se projette dans un lieu, qui imagine une maquette ou une société.

 

 

Iranien, un film de Mehran Tamadon, France-Suisse 2014, 105 minutes, Version originale farsi, Sous-titres anglais, français, allemandProjection : Festival Cinéma du Réel 2014, jeudi 27 Mars 21H00 au centre Pompidou à Paris, Place Georges-Pompidou – Paris 4e

LES SALLES

Cinéma 1 : accès par la mezzanine, au niveau du contrôle d’accès au musée et aux expositions

LES TARIFS

>> Plein Tarif : 6€
>> Tarif réduit : 4€ (conditions Centre Pompidou)

http://www.cinemadureel.org

Cette article a été publié le jeudi 27 mars 2014 dans Opinion Internationale : http://www.opinion-internationale.com/2014/03/27/jai-le-sentiment-que-la-haine-de-lautre-reside-dans-la-meconnaissance-de-lautre_23923.html


A propos Mina

Mina Rad est une réalisatrice documentaire. Elle a réalisé les film "Tienda Esquipulas" et "Pour moi le soleil ne se couche jamais". Par ailleurs, elle a travaillé comme reporter culturel pendant plus de 20 ans.

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